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Art-thérapie et soins palliatifs : offrir un temps d’évasion aux patients

Art-thérapie et soins palliatifs : offrir un temps d’évasion aux patients

Se redécouvrir vivant, capable de créer et de désirer, même au crépuscule de sa vie. L’art-thérapie en soins palliatifs offre un temps pour soi précieux, tant pour le patient que pour sa famille. Bien que sa pratique soit encore peu répandue, elle constitue un accompagnement bienfaisant vers la fin de vie. Entretien avec Valérie Grondin, art-thérapeute.

Revue PSYCHOLOGIES mars 2017

Propos recueillis par Lucien Fauvernier

© iStock

Peut-on vraiment suivre une thérapie à la fin de sa vie ?

Valérie Grondin : Cette temporalité différente n’empêche en rien de mettre en place un processus thérapeutique. Le cadre de la thérapie doit seulement être repensé pour apporter à chacun un accompagnement qui s’accommode de l’incertitude du lendemain. En temps normal, lorsque l’on s’engage dans l’art-thérapie, la sortie ne peut se faire, en accord avec le thérapeute, qu’une fois un certain cheminement réalisé. En soins palliatifs, en fonction des personnes, il peut n’y avoir qu’une seule séance de dix minutes ou de multiples séances d’une heure. Il faut souligner que cette proximité relative avec la mort n’enlève en rien la vitalité de la plupart des patients ! Nous avons trop tendance à considérer les unités de soins palliatifs comme des mouroirs, en réalité, la vie cherche à s’exprimer même dans les derniers instants. Et l’art-thérapie est un moyen extraordinaire de libérer cette énergie vitale.

Justement, compte-tenu de cette temporalité variable, que peut apporter l’art thérapie aux patients ?

Valérie Grondin : En soins palliatifs, l’art-thérapie est avant tout une rencontre, la simple possibilité de pouvoir parler d’autre chose que des soins ou de son quotidien, souvent morose. A l’Institut Jeanne Garnier où j’exerce, je dispose d’un atelier, une « excuse » parfaite pour sortir le patient de sa chambre. Cela peut nous paraître anecdotique, à nous qui ne sommes pas confrontés à cette réalité, mais parfois, même quand les personnes peuvent sortir de leur chambre, elles ne le font pas. Elles restent enfermées pendant des semaines et des semaines car pour elles, la fin, c’est cette chambre. Le « but » de leur séjour est de mourir là. Sortir de cette pièce pour aller visiter l’atelier provoque déjà un certain changement dans leur perception. Ensuite, quand s’offre à eux la possibilité de faire de l’art thérapie, elles sont souvent déstabilisées par cette idée d’avoir un projet annexe à ce grand projet qu’est la fin de vie. Et qui ne dépend pas directement de lui. Mais il faut aussi penser à ceux qui refusent d’y participer, c’est une occasion pour eux de pouvoir dire non, car en soins palliatifs, il n’y a en général pas de choix : il faut faire avec. L’art-thérapie est une fenêtre qu’ils sont libres d’ouvrir ou non.

Comment se passe l’entrée en création des patients ?

Valérie Grondin : C’est la même chose qu’avec des patients « classiques ». Certains sont très enthousiastes et à l’aise dès le début ; d’autres, plus réticents, vont petit à petit se prendre au jeu. La plupart des patients pensent qu’ils ne peuvent plus rien faire à cause de leur état de santé. Mais ne plus pouvoir faire comme avant  n’empêche pas de faire quelque chose, autrement. C’est parfois un peu complexe à intégrer pour eux. Un trait de peinture avec un tremblement reste un trait, c’est la trace d’un geste que l’on ne pourrait pas copier, même si on s’y efforçait. L’objectif est de leur faire voir les choses différemment, de poser un nouveau regard sur leurs capacités.

Avant d’exercer à la maison de santé Jeanne Garnier, vous proposiez à vos patients de créer à partir d’un support visuel, une fenêtre, qu’ils pouvaient remplir à l’envi, pourquoi ce choix ?

Valérie Grondin : La création se faisait dans les chambres et proposer un cadre de création « fixe » était plus pratique pour moi. J’avais choisi la fenêtre car elle n’enferme pas, c’est un socle parfait pour permettre l’évasion. Elle n’équivaut pas à du vide, ce n’est pas la porte non plus, où le corps traverse vers l’inconnu. Il y a une protection. A travers ce socle, le patient peut projeter son regard et créer du désir. La fenêtre est un objet neutre, qui parle à chacun et permet d’appréhender l’inconnu de façon indirecte. J’aime aussi l’idée que les patients puissent ouvrir des fenêtres dans leur chambre. A la différence de l’art-thérapie « classique », en soins palliatifs, les patients ont la possibilité de repartir avec leurs créations et de les afficher dans leur chambre. Cela permet vraiment d’ouvrir cet espace clos vers de nouveaux horizons : les soignants peuvent parler de la création avec le patient, la famille en visite peut aussi se retrouver autour de ce qu’a réalisé le malade plutôt qu’autour de sa maladie.

La famille des patients peut-elle profiter également des bienfaits de l’art-thérapie ?

Valérie Grondin : Tout d’abord, la plupart des proches sont très étonnés des capacités créatrices insoupçonnées de leurs proches. Je pense notamment à une dame de 92 ans que j’ai accompagnée, qui n’avait jamais peint ou dessiné de sa vie et qui a eu une vraie révélation. Elle créait des choses assez incroyables ! A la fin d’une séance, sa fille est venue me voir pour m’avouer qu’elle était totalement bouleversée et redécouvrait sa mère de façon inédite au crépuscule de sa vie. Les créations peuvent également devenir des « objets transmitionnels » dans le processus de deuil : c’est la dernière trace que les patients laissent à leurs familles. Elles peuvent alors ajouter ce dernier témoignage dans leurs rituels funéraires. Il peut m’arriver de faire des séances à plusieurs, y compris avec la famille. J’ai en mémoire cet homme, qui se savait condamné, qui a pu réaliser un tableau avec sa femme et son enfant, encore bébé. Tous les trois ont créé, en famille, et je suis certaine que cette peinture accompagne toujours l’enfant, qui a réalisé quelque chose avec son papa, même s’il était trop petit pour s’en souvenir vraiment.

Monsieur C : La fenêtre pour s’évader

« La fenêtre m’a souvent aidée à m’évader avec le malade. Ce fut le cas avec Monsieur C. que les soignants m’avaient dit atteint de la maladie d’Alzheimer, très agité, désorienté, méfiant, réticent et pas facile à “apprivoiser“. Voilà plusieurs jours que je passais devant la porte ouverte de sa chambre, je voyais qu’il était agité mais je n’arrivais pas à entrer. Je décide un jour à aller le voir. Je me présente, il est très agité dans son lit et me dit qu’il veut partir, que je dois l’aider à partir, me prend la main, la serre très fort. Sa détresse m’impressionne. Je lui dis que je ne peux pas partir avec lui mais je lui propose de nous évader autrement. Il m’écoute, attentif, la tension retombe. Je sors alors mon matériel et je lui explique que nous allons ouvrir une fenêtre sur autre chose, je prends le temps de dessiner à la craie une fenêtre ouverte et lui demande ce qu’il aimerait voir à travers cette fenêtre, je lui montre mes photos découpées. Pour l’ouverture principale, nous nous décidons pour une photo de Paris avec une vue sur le Pont Neuf. Il se laisse emporter par les photos que je lui montre, les paysages, la nature. Je fais des commentaires. Pour la vitre supérieure gauche, le choix s’arrête sur une photo de la Tour Eiffel, il choisit le cadrage pour que la photo soit adaptée aux dimensions du carreau, on ne voit que la « tête » de la Tour Eiffel et le ciel bleu.

 Soudain après presque vingt minutes un peu hors du temps, où Monsieur C. s’est calmé, détendu, apaisé et intéressé à autre chose que ses angoisses, il me dit « Ce n’est pas ça », « On n’y est pas du tout. » La bulle s’est ouverte, il est retourné à ses inquiétudes et ses tourments, mais le temps partagé lui a permis de s’évader, de nous évader ensemble, le temps de la création. »

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